Le 31 juillet 2026, à l'occasion de la Journée internationale de la femme africaine, une question apparaît dans un groupe WhatsApp réunissant 27 membres, majoritairement des responsables syndicaux :
« Quel mot vous vient à l'esprit quand vous pensez à la “femme africaine” ? »
Huit mots sont proposés. Vingt et une personnes participent au sondage.
Un mot se distingue : « résiliente ».
D'autres réponses dessinent progressivement le portrait d'une femme « forte », « déterminée », « pilier de la famille » ou « généreuse ». Quelques personnes retiennent aussi les mots « soumise », « vulnérable » ou « opprimée ».
Ce petit exercice avait pour point de départ une journée de célébration. Il ouvre pourtant une réflexion qui dépasse largement le cadre du groupe.
Pourquoi associons-nous si spontanément la femme africaine à sa capacité à supporter les difficultés ? Pourquoi sa force occupe-t-elle autant de place dans la manière dont nous la représentons ?
Et surtout, que se passe-t-il lorsque cette qualité devient une attente permanente ?
Quand l'admiration devient une obligation
Être reconnue comme une femme forte peut être une source de fierté. Cette reconnaissance rend hommage au courage, au travail et aux contributions des femmes dans leurs familles, leurs communautés et l'économie.
Mais les mots portent aussi des attentes sociales.
Une femme qualifiée de « pilier de la famille » se voit attribuer une responsabilité considérable.
Qui soutient ce pilier lorsqu'il vacille ?
Derrière cette image valorisante se dessine un stéréotype de genre : l'idée qu'une femme devrait naturellement prendre soin des autres, faire preuve de patience et trouver la force de surmonter chaque difficulté.
Ces attentes peuvent influencer la manière dont les femmes sont perçues, mais aussi les comportements qu'elles s'autorisent. Exprimer sa fatigue, demander du soutien, refuser une responsabilité supplémentaire ou consacrer du temps à sa santé peut alors entrer en contradiction avec l'image de la femme toujours forte.
Cette pression a été étudiée dans d'autres contextes. Dans ses travaux sur le « schéma de la super-femme », la chercheuse Cheryl Woods-Giscombé a analysé les attentes de force, de maîtrise émotionnelle et de dévouement rapportées par des femmes afro-américaines. Ces recherches montrent comment ces normes peuvent influencer l'expression des difficultés et la manière dont les femmes prennent soin de leur santé. Elles invitent à explorer des mécanismes similaires dans les différents contextes africains.
La résilience est une capacité précieuse. Elle devient une injonction lorsqu'une femme se sent obligée de faire face à tout, quelles que soient ses ressources et ses conditions de vie.
Mais cette attente dépasse la manière dont les femmes sont perçues. Elle peut aussi influencer la place accordée à leurs besoins dans la famille, au travail et dans la société.
Lorsqu'une femme poursuit son activité malgré la maladie, assume seule les responsabilités familiales ou travaille jusqu'aux derniers jours de sa grossesse, son courage peut susciter l'admiration. Pourtant, derrière cette capacité à tenir se posent d'autres questions : avait-elle la possibilité de se reposer ? Pouvait-elle accéder à des soins ? Disposait-elle d'un revenu pour faire face à une interruption de travail ?
C'est ici que les stéréotypes de genre rejoignent la question des droits sociaux.
À force de valoriser la capacité des femmes à surmonter les difficultés, nous risquons de considérer certaines privations comme des réalités ordinaires de leur existence. Le courage individuel peut alors occuper toute la place dans notre regard, au détriment des responsabilités collectives.
Pourquoi attendre des femmes qu'elles surmontent seules des difficultés auxquelles des droits, des services publics et des mécanismes de protection sociale devraient apporter des réponses ?
Derrière la femme forte, une travailleuse qui a des droits
Cette question prend tout son sens dans le quotidien des femmes qui exercent une activité économique, particulièrement dans le secteur informel.
Commerçantes, agricultrices, transformatrices de produits agricoles, travailleuses domestiques ou aides familiales contribuent à la vie économique et sociale. Beaucoup doivent également composer avec des responsabilités familiales et un accès limité aux mécanismes de protection sociale.
Une maladie peut interrompre une activité et réduire les revenus. Une grossesse peut nécessiter un arrêt de travail. Un accident peut compromettre durablement les moyens d'existence.
La capacité des femmes à poursuivre leurs activités malgré ces difficultés témoigne de leur détermination. Mais elle révèle aussi l'importance de systèmes capables de les protéger face aux risques de la vie.
Selon le Rapport mondial sur la protection sociale 2024-2026 de l'Organisation internationale du Travail (OIT), seulement 19,1 % de la population africaine bénéficiait d'au moins une prestation de protection sociale en 2023.
La maternité révèle une autre difficulté : selon le même rapport, seulement 6,7 % des mères avec nouveau-nés bénéficiaient de prestations de maternité en espèces en Afrique en 2023.
À cela s'ajoute le travail de soins non rémunéré. Selon les estimations mondiales de l'OIT publiées en 2018, les femmes assurent 76,2 % du volume horaire de ce travail.
Préparer les repas, s'occuper des enfants, accompagner les proches malades ou soutenir les personnes âgées représentent du temps, de l'énergie et des responsabilités. Ces activités contribuent au fonctionnement des familles et de l'économie, tout en restant largement invisibles dans les systèmes de reconnaissance économique.
Une femme peut ainsi assumer plusieurs responsabilités professionnelles et familiales, avec des ressources limitées pour préserver sa propre santé.
La qualifier de courageuse reconnaît ses efforts. Lui garantir une protection sociale, des conditions de travail dignes et une répartition plus équitable des responsabilités contribue à transformer sa situation.
Le manque de protection sociale résulte de plusieurs facteurs : l'organisation du marché du travail, les politiques publiques, les mécanismes de financement et les inégalités économiques. Les stéréotypes de genre peuvent s'ajouter à ces obstacles lorsqu'ils contribuent à banaliser les difficultés vécues par les femmes ou à sous-estimer leurs besoins.
C'est pourquoi la reconnaissance de leurs droits exige à la fois des réformes structurelles et une évolution de nos représentations.
Les stéréotypes de genre concernent aussi nos organisations
Les politiques sociales et les conditions de travail résultent de décisions collectives. Or les représentations que nous avons des femmes et des hommes peuvent influencer les priorités retenues dans ces décisions.
Lorsque les responsabilités familiales sont considérées comme naturellement féminines, leur partage risque de recevoir moins d'attention. Lorsque l'activité économique des femmes est perçue comme un simple complément aux revenus du ménage, leurs besoins de protection peuvent être sous-estimés.
Ces mécanismes illustrent le fonctionnement des biais de genre : des représentations apprises au fil du temps qui influencent parfois nos jugements, nos attentes et nos décisions.
Le sondage du 31 juillet soulève ainsi une interrogation particulière, car il s'adresse principalement à des personnes engagées dans la défense des droits au travail.
Il rappelle que les stéréotypes de genre peuvent traverser tous les milieux, y compris ceux qui œuvrent pour l'égalité.
Dans les organisations syndicales, cette réflexion invite à examiner plusieurs questions : quelle place les femmes occupent-elles dans les instances de décision ? Leurs préoccupations sont-elles prises en compte dans les négociations ? Comment les responsabilités familiales influencent-elles leur participation syndicale et leur accès aux fonctions dirigeantes ?
L'enjeu consiste à faire évoluer les représentations tout en renforçant la participation des femmes aux décisions qui concernent leurs conditions de vie et de travail.
Du courage individuel à la responsabilité collective
La protection sociale représente l'un des moyens par lesquels une société reconnaît que chaque personne peut rencontrer des difficultés au cours de sa vie et doit pouvoir bénéficier de garanties adaptées.
Pour les travailleuses de l'économie informelle, cela suppose des mécanismes de couverture qui tiennent compte de la diversité des activités professionnelles et de l'irrégularité des revenus.
La protection de la maternité mérite également une attention particulière, afin que la naissance d'un enfant puisse s'accompagner de soins adaptés et d'une sécurité de revenu.
La reconnaissance du travail de soins appelle une meilleure répartition des responsabilités au sein des familles et des investissements dans les services collectifs, notamment les structures d'accueil des enfants et les services aux personnes dépendantes.
Le dialogue social constitue un levier pour porter ces préoccupations dans les négociations entre les organisations de travailleuses et de travailleurs, les employeurs et les pouvoirs publics.
Aux côtés de ses organisations syndicales partenaires en Afrique de l'Ouest, CNV Internationaal œuvre pour la promotion du travail décent, l'égalité de genre et le renforcement du dialogue social, notamment dans le cadre du programme de cofinancement syndical TUCP.
Cette approche accorde une place importante aux droits des travailleuses, à leur représentation et à l'amélioration de leur accès à la protection sociale.
L'ambition est de contribuer à des conditions dans lesquelles les femmes peuvent travailler, exercer leurs droits et participer aux décisions sans que leur sécurité économique dépende uniquement de leur capacité à supporter les difficultés.
Et si nous changions notre manière de célébrer les femmes ?
Le sondage du 31 juillet était modeste. Il a pourtant ouvert une réflexion qui mérite de nous accompagner bien au-delà de cette journée.
La femme africaine peut être forte, résiliente, déterminée et généreuse. Elle peut aussi être fatiguée, inquiète, avoir besoin de repos, de soutien ou de protection.
Elle peut diriger, entreprendre, négocier, prendre des décisions et défendre ses droits. Elle peut également choisir de partager ses responsabilités et de donner la priorité à ses propres aspirations.
Aucune de ces réalités ne diminue sa valeur.
Célébrer les femmes africaines, c'est reconnaître la diversité de leurs parcours, respecter leurs choix et soutenir les conditions qui leur permettent d'exercer pleinement leurs droits.
C'est aussi interroger nos propres représentations : les mots que nous employons, les rôles que nous attribuons et les attentes que nous transmettons.
« Il n'y a pas de super-femme : nous sommes toutes et tous des êtres humains, avec des besoins et des limites. »
À force de célébrer la capacité des femmes à supporter les difficultés, nous risquons d'oublier notre responsabilité de créer les conditions qui leur permettent de vivre autrement.
Et si le plus bel hommage à la femme africaine consistait à reconnaître sa force tout en lui garantissant le droit de vivre, de travailler, de se reposer et de vieillir dans la dignité ?